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Un millésime aussi brillant que chiche

  • Dimanche 27 septembre 2015
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Texte: Chloé Banerjee-Di, photos: Philippe Maeder
Très précoces, les vendanges sont d’une qualité exceptionnelle. Les quantités déçoivent les acteurs de la branche.

Les vendanges battaient leur plein ce week-end dans le canton. Samedi, à la coopérative Uvavins, à Tolochenaz, les vignerons attendaient en file indienne pour mener leur raisin à la pesée. Verdict: de l’avis général, la récolte est magnifique. «Avec 80 degrés Oechsle en moyenne, la teneur en sucre du raisin est exceptionnelle cette année. Normalement, dans la région, on est plutôt à 75», explique Gilles Cornut, directeur technique d’Uvavins.

En plus d’une acidité basse, le raisin est aussi particulièrement sain, avec très peu de pourrissement grâce à l’absence d’humidité. Si la récolte a atteint une telle qualité, c’est donc bien grâce à la canicule de cet été, qui explique aussi pourquoi les vendanges ont démarré aussi tôt. Sur La Côte, on récolte depuis le 4 septembre déjà, du jamais vu depuis 2003.

Merci la canicule

Les vignerons ont de quoi se réjouir: les vendanges précoces donnent rarement de mauvaises années. Mais, pour Jean-Laurent Spring, responsable du groupe de recherche viticulture au site de l’Agroscope, à Pully, cela ne veut pas encore dire que 2015 sera le millésime du siècle: «Ce n’est que dans quelques mois, quand la vinification sera plus avancée, qu’on pourra le dire.»

Selon lui, si les grandes chaleurs et les récoltes précoces sont de plus en plus fréquentes depuis vingt-cinq ans, la plupart des vignerons commencent à savoir gérer ce genre de situation, notamment en adaptant les schémas de vinification. En bref, le changement climatique a du bon, mais demande de se mettre à la page.

Un exemple: «La température du raisin peut être plus élevée quand il arrive chez nous. Il faut avoir l’équipement pour le refroidir, de sorte qu’il ne parte pas tout de suite en fermentation. Nous avons beaucoup investi pour cela», explique Rodrigo Banto, œnologue responsable chez Uvavins. Pour lui, le potentiel qualitatif n’en reste pas moins donné par le millésime: «On peut agir, mais pas faire des miracles; 60% à 80% de la qualité du vin viennent de la qualité du raisin.»

Le revers de la chaleur

Si la satisfaction domine, une ombre au tableau demeure: «Il y a peu de volume, remarque Gilles Cornut. Les vignerons sont déçus.» A Tolochenaz, on estime en effet avoir vendangé 20% à 30% de moins que prévu.

Première explication: la chaleur de l’été n’a pas eu que du bon. Sous l’effet de la sécheresse, les grains de raisin sont bien plus petits que d’habitude, car moins gorgés d’eau. Deuxième raison: pour certains vignerons, une partie de la récolte a fait les frais du fongicide Moon Privilege, dont les effets délétères sur les vignes font scandale depuis le début de l’été (lire ci-dessous).

Ludovic Paschoud, vigneron-encaveur au Domaine Paschoud, à Lutry, en sait quelque chose. Il estime avoir perdu 60% à 70% de sa récolte par une combinaison des deux facteurs. Pire, selon lui, cela fait déjà deux ans que les volumes vendangés sont en dessous des attentes. En dehors du manque à gagner, le risque est surtout la perte de parts de marché au profit de vins étrangers, faute de pouvoir combler la demande.

A l’image de Jean-François Tripod, de Saint-Livres, certains vignerons n’en restent pas moins philosophes: «Le résultat financier sera plus bas que d’habitude, mais une telle qualité de raisin fait plaisir à voir. Il faut vraiment le souligner.»

 

Moon Privilege, la facture

En marge des vendanges, la Fédération suisse des vignerons a dévoilé la semaine passée ses premières estimations des dégâts causés par le fongicide Moon Privilege. Environ 900 producteurs dans le pays auraient utilisé ce produit, fabriqué par la firme Bayer, avant de constater au début de l’été que leurs vignes ne se développaient pas normalement.

Le Canton de Vaud est parmi les plus touchés, avec un peu plus de 500 hectares concernés, soit 15% du vignoble vaudois. Au niveau suisse, la faîtière évalue que, sur une récolte prévue de 110 millions de kilos, près de 5% devraient manquer à l’appel, soit 6,65 millions de kilos. Selon son président, Willy Deladoëy, si l’impact n’est pas massif sur les volumes totaux de raisin vendangés, les producteurs touchés tireront la langue, avec 30 000 francs de perte en moyenne. Pour la filière suisse du vin, le manque à gagner est évalué à 80 millions de francs.