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Parker sert-il les vins suisses ?

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David Moginier

Le dégustateur du célèbre "Wine Advocate" note à nouveau quelques-uns de nos crus. Une façon de les valoriser.

Le week-end dernier, Robert Parker organisait son 3e Matter of Taste à Zurich, alliant dégustation des crus de 150 producteurs mondiaux et une dizaine de master class sur des vins prestigieux. Sur place, une dizaine de domaines suisses alémaniques, un tessinois, un neuchâtelois, trois valaisans et un seul vaudois, le Domaine Louis Boyard, à Cully, qui cultive très bien sa relation avec l'équipe du dégustateur américain.

Car oui, «The Wine Advocate», la lettre d'information de l'ancien avocat de Baltimore, a découvert que la Suisse produisait du vin en 2011, par l'entremise de José Vouillamoz, l'ampélologue (spécialiste de la vigne) valaisan. Ce dernier avait invité le dégustateur David Schildknecht en Suisse, qui avait mis en évidence quatre producteurs du pays - dont deux Vaudois, Pierre-Luc Leyvraz et Blaise Duboux - dans son «Best of 2012».

Depuis, David Schildknecht a cédé sa place à Stephan Reinhardt, un autre Allemand, qui a fait quelques passages en Suisse. Sa dernière contribution parue dans l'édition de février relate sa visite dans les Grisons, où il a adoré les pinots noirs, comme ce Donatsch Réserve 1990 coté à 98/100. Pourtant, des vins d'autres régions ont également été notés, le Domaine Louis Boyard, les Landions ou La Maison Carrée à Neuchâtel, Jean-René Germanier ou Provins en Valais, et aussi Le Petit Château, dans le Vully.

«Mes vins avaient été dégustés à Zurich en 2016 lors des Swiss Wine Tasting (ndlr: où Reinhardt avait goûté 200 vins suisses, dont 90 à plus de 90 points), explique Fabrice Simonet, du Petit Château. On m'a demandé de renvoyer cette année mon assemblage Initial (diolinoir, merlot, syrah et cabernet sauvignon) en Allemagne, et j'ai ajouté une bouteille du chardonnay Les Cutres en me disant que ça pourrait lui plaire.» Ça a marché puisque le premier a obtenu 92 points pour son millésime 2014, et le second 91.

Le Vaudois qui sourit, c'est évidemment Louis-Philippe Boyard, à Cully. Le fin renard avait très vite flairé l'intérêt que pouvait représenter Parker en rencontrant Reinhardt en 2015, à une soirée à Vufflens-le-Château, où la journaliste spécialisée Chandra Kurt lui avait présenté 95 vins suisses. «Je lui ai proposé de venir visiter Lavaux, raconte Boyard. Il y a passé une journée, dans les vignes puis dans la cave, où il a apprécié les capacités de vieillissement des chasselas.» En 2019, Boyard a pu lui envoyer sept échantillons, qui ont pour la plupart obtenu de beaux résultats (lire ci-contre). «On a beaucoup critiqué Robert Parker mais il apporte une reconnaissance internationale à nos vins et c'est tant mieux.» Lui qui vend beaucoup dans les restaurants gastronomiques trouve dans ces notes un argument de poids pour l'exportation, qui représente aujourd'hui 5% de ses ventes.

Aide à l'export

Un sondage parmi les vignerons qui ont pu obtenir des notes dans les différentes dégustations de 2014 à 2017 montre qu'aucun n'a vu ses ventes exploser. «Il garde une grosse influence sur le marché mondial, avec également le «Wine Spectator», avance Raoul Cruchon, à Échichens, dont le Raissenaz 2012 avait obtenu 93 points. Dès que nous sommes cités dans l'une de ces lettres, nos importateurs aux États-Unis ou au Japon interagissent. Avec le Raissenaz, il y avait eu un bel écho, également dans les médias.» Le domaine exporte environ 6000 bouteilles par année.

«Cela ne m'a pas attiré plus de clients, analyse Pierre-Luc Leyvraz, un des premiers à paraître dans la lettre américaine. Mais cela donne une reconnaissance internationale aux vins suisses en général, et conforte aussi notre clientèle locale, qui voit que l'étranger apprécie nos vins, que des chasselas peuvent dépasser 90 points. Ces médailles, ces concours participent à un mouvement sur le long terme, cela ne se fait pas en un jour. Ça flatte aussi nos clients dans leur choix.» Et peut peut-être attirer l'attention du reste de la Suisse. «Quand un sommelier des Grisons cherche des vins vaudois, cela peut l'aider à faire un premier choix.»

Pierre Monachon, à Rivaz, est du même avis: «Ça a un certain intérêt, on en parle une fois, on peut le montrer à nos clients fidèles et peut-être espérer en attirer un ou deux nouveaux. Qui reviendront peut-être...»

Reste que la politique Parker est floue pour les vignerons suisses. On ne sait pas très bien comment ils dégustent, quand ils dégustent, quelle est leur ligne. Il n'y a pas de rendez-vous fixe, pas forcément de retour chez un producteur cité une année. Comme si la Suisse et son microvignoble éclaté ne méritaient pas encore une attention soutenue.

Un style, vraiment?

«Mais on sait qu'ils aiment plutôt des vins de caractère, assez parfumés, assez riches, avance Fabrice Simonet. Même si Stephan Reinhardt aime le chasselas, je doute qu'il lui attribue plus que 93, contrairement à des pinots noirs ou à des syrahs, voire des grains nobles valaisans.» Raoul Cruchon partage un autre point de vue: «Il ne cherche pas forcément des vins de caractère, il aime aussi la finesse. Qu'importent ses goûts, c'est bon pour l'intérêt général des vins suisses, même si nos vins ne sont pas choisis cette fois.»

Raymond Paccot, à Féchy, est plus dubitatif: «Ces notes n'ont pas d'influence sur nos ventes. Comme pour les concours, il n'y a plus de retombées, comme il pouvait y en avoir il y a dix ans. Il faut dire qu'il y a trop de distinctions, de médailles, d'experts. Non, ce qui nous fait vendre aujourd'hui, c'est notre label bio Demeter, les gens l'apprécient et le recherchent. Mais quand tout le monde l'aura...»

Et si, davantage que les vins, c'étaient plutôt les consommateurs suisses qui attiraient Robert Parker? Les Mailer of 'faste présentent des vignerons du monde entier, enfin ceux retenus par Parker, pour un tarif solide de 99 fr. la journée de dégustation. Ajoutez-y les master class sur des crus prestigieux ou des chouchous de Parker (Michel Chapoutier, Jean-Michel Chartron), de 60 à 98 fr. pièce, et le Grand Finale Dinner à 188 fr., le tout sponsorisé par Mondovino (Coop), et vous aurez une belle brochette d'acheteurs.

Groupe influent

Robert Parker est sans doute le plus célèbre dégustateur de la planète, mais il n'est plus le patron de Robert Parker depuis 2012. Il a vendu son groupe à des investisseurs de Singapour pour15 millions de dollars, démissionné de son poste de rédacteur en chef de «The Wine Advocate», son prestigieux journal, mais il reste éditeur et dégustateur des vins de Bordeaux et de Californie. Les nouveaux propriétaires savent, eux, rentabiliser le nom qu'ils ont acquis en organisant des événements à son nom ou en incorporant de la publicité sur le site du même nom, ce que Parker n'avait jamais voulu faire.

Inflation

Depuis le rachat de la lettre, le nombre de vins ayant obtenu 100/100 s'est littéralement envolé, selon la «Revue du vin de France». Dans les années 1990, en moyenne seules 6,6 cuvées obtenaient le maximum chaque année. Dans les années 2000, elles étaient déjà13,2. Sous la direction des Singapouriens on est passé à 56 vins parfaits par année. «Avec cette inflation de 100/100, les vins notés entre 90 et 95/100, qui sont pourtant excellents, perdent beaucoup de leur intérêt auprès des importateurs et acheteurs. À présent, il faut être noté au minimum 97/100 pour les intéresser», regrettait Michel Chapoutier dans la «RVF», même si une trentaine de ses propres vins ont obtenu le maximum.

En étudiant les notes, on s'aperçoit d'un faible du gourou américain pour les crus de Châteauneuf-du-Pape, de la vallée du Rhône méridionale, de Bordeaux et d'Australie. Suisse Le correspondant suisse de «The Wine Advocate» est l'Allemand Stephan Reinhardt, qui n'y vient pas très souvent. Il est également chargé de l'Allemagne, de l'Autriche, de la Loire et de l'Alsace. Sa meilleure notation a été attribuée à Marie-Thérèse Chappaz, un 99/100 pour une Petite Arvine 2014 Grain Noble.

Primé

Dégustation Sur les sept vins présentés par Louis-Philippe Boyard, la Médinette 2008 a obtenu 87/100 et le Dézaley rouge 2016 89. La Cuvée Louis 2016 (90/100) assemble merlot, syrah et pinot noir, nez de fruits et d'épices. Pureté et salinité habillent la finesse selon Stephan Reinhardt. La Médinette 2017 obtient 92 points. Ce Dézaley a des notes de «pierre et de poires cuites». Un «chasselas intense, minéral, très charmant et bien équilibré avec une finale persistante et saline». L'llex 2017, en Calamin, a aussi obtenu 92. En partie sans malolactique, il offre une tout autre image du chasselas, selon son propriétaire. Le Buxus 2017 a la même note. Ce sauvignon planté derrière l'hôpital à Cully est une spécialité de Louis-Philippe Boyard, qui ne lui laisse pas voir le soleil. «Nez épicé et concentré... Bouche intense et charmeuse, tanins fins et saveurs boisées... Gardez-le!» Enfin, le Salix 2017, un chenin, grimpe à 93 avec son «nez concentré et très intense... et sa bonne tension remarquablement complexe»