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Ottenberg (Thurgovie), où le pinot noir est roi

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Pierre-Emmanuel Buss
Pierre-Emmanuel Buss est chargé de communication et journaliste, il écrit pour le Journal Le Temps des chroniques très apprèciées sur le vin. Il co-écrit en 2014 l'ouvrage paru aux Editions Favre, "99 Chasselas à boire avant de mourir" et participe à de nombreux autres guides sur le vin.

Le vignoble de 200 hectares qui domine Weinfelden (TG) possède une tradition centenaire. Dans le sillage du Schlossgut Bachtobel, de jeunes vignerons produisent des vins ébouriffants

Là-haut, au milieu des vignes dénudées qui s’étirent sous le soleil matinal, on aperçoit sa grande façade blanche. Propriété de la famille Kesselring depuis 1784, le Schlossgut Bachtobel est l’emblème du vignoble de la colline de l’Ottenberg, qui domine Weinfelden. Avec ses dépendances à colombages et ses 13 hectares de forêt, le château est un morceau de patrimoine thurgovien. Sous l’impulsion du génial mais tourmenté Hans Ulrich Kesselring, décédé subitement en 2008, il s’est imposé comme un domaine incontournable pour le pinot noir. Il fait notamment partie de l’association de référence Mémoire des vins suisses.

Schlossgut Bachtobel

Sur le chemin de gravier qui mène au château, Johannes Meier nous accueille avec décontraction. Ce Zurichois polyglotte de bientôt 40 ans représente la huitième génération de la famille. Il a repris les clés du Schlossgut Bachtobel suite au suicide de son oncle. Un événement qui l’a profondément marqué. «Ça a été un grand choc. C’était à deux semaines des vendanges, on a dû trouver des solutions dans l’urgence. On a eu la chance de pouvoir engager notre œnologue, Ines Rebentrost. Moi, je sortais de HEC Lausanne. Il était planifié que je fasse l’Ecole d’ingénieurs de Changins et des stages à l’étranger avant de reprendre le domaine. Tout est tombé à l’eau.»

Célibataire sans enfants, Hans Ulrich Kesselring vivait seul dans le château, grande bâtisse de près de 30 chambres de style Biedermeier. En faisant visiter les enfilades de pièces et leurs aménagements d’origine des XVIIIe et XIXe siècles, Johannes Meier précise qu’il n’a jamais été question pour lui et sa famille de vivre sur place, comme ses ancêtres. «Je suis très attaché à ce lieu. Ma mère y a grandi. Mais avec de jeunes enfants, ce n’est pas l’idéal. On se croirait dans un musée.»

Autre rupture avec le passé: le jeune patron a introduit un management basé sur l’esprit d’équipe avec Ines, jeune femme douée et spontanée, et deux vignerons à l’année. Parmi eux, l’expérimenté Fazli Llolluni, ancienne «main droite» de Hans Ulrich Kesselring. «Il connaît les plans de vigne du domaine par cœur», précise, admiratif, Johannes Meier. Ensemble, ils ont réalisé le défi de maintenir la haute qualité des vins du domaine.

Vedette incontestée du domaine, le pinot noir recouvre 4,5 des 6 hectares de vignes. Il est décliné en plusieurs vins de style bourguignon. Il y a d’abord le «No 1», simple et sur le fruit; le «No 2», plus structuré avec un élevage en foudres de chêne de 800 litres. Et les deux vedettes, le «No 3» et le «No 4». Le premier, élevé 18 mois en fûts de chêne de 225 litres, est pressé dans le pressoir du XVIe siècle situé dans une dépendance à l’arrière du château sous des arbres centenaires. «Cela permet un pressurage très lent et très doux, précise Johannes Meier, admiratif de l’ingéniosité des anciens. Il a un seul défaut: cela prend beaucoup de temps pour le nettoyer.»

En 2011, le «team» Bachtobel a lancé le «No 4». Issu de vieilles vignes avec un rendement minuscule de 350 g/m2, le moût est concentré par saignée et élevé dans des fûts neufs. C’est un cru qui se mérite: seules 800 bouteilles sont produites. Il fait partie, comme le «No 3», des 18 pinots noirs helvètes qui ont obtenu fin 2014 une note de plus de 90 sur 100 par l’émissaire de Robert Parker, Stephan Reinhardt (respectivement 92 + et 92).

Le Schlossgut Bachtobel n’est pas le seul domaine de l’Ottenberg à avoir reçu les louanges du spécialiste allemand. Deux voisins ont également brillé, une performance de choix pour un vignoble de seulement 60 hectares. Martin Wolfer a obtenu 93 points pour son pinot noir «Grand Vin» 2011, soit le 3e meilleur pointage de la dégustation derrière deux vins du Neuchâtelois Jacques Tatasciore. Michael Broger a reçu 90 points pour son «Schnellberg» 2013. Son vin emblématique, le magnifique «Alte Rebe», n’a pas été noté.

Les trois producteurs partagent l’amour du travail bien fait, mais aussi une solide amitié. «Nous nous voyons très souvent pour partager nos expériences», se réjouit Michael Broger, qui a travaillé au Schlossgut Bachtobel de 1995 à 2002. Cette année-là, il a racheté une maison vigneronne à Ottoberg, à l’ouest de Weinfelden, qu’il a patiemment rénovée. Située à mi-coteau, elle dispose de vastes fenêtres panoramiques avec une vue magnifique sur les vignes. «Ici, j’ai pu réaliser mon rêve de réaliser mon propre vin», sourit l’œnologue à la queue de cheval en faisant visiter les lieux. Il reconnaît avoir «beaucoup appris» avec Hans Ulrich Kesselring mais avoir pris «son propre chemin».

Michael Broger

Pur artisan, Michael Broger cultive ses 2,5 hectares de vigne en biodynamie mais sans revendiquer le label Demeter. Avec un brouillard très présent en automne, il doit en effet parfois utiliser des fongicides. Dans sa quête du vin idéal, il privilégie le «laisser-faire». Il multiplie les expériences, dont la production d’un pinot noir sans soufre. Créatif, il a imaginé une ligne d’étiquettes originales avec des rectangles colorés sur trois niveaux. Ils représentent les arômes du vin (primaires, secondaires et tertiaires) avec une palette de couleurs pour représenter leur spécificité et leur intensité.

Martin Wolfer

Martin Wolfer présente un profil très différent. Grand et réservé, le plus jeune de la bande produit des vins amples et modernes qui brillent dans les concours. En 2013, il est ainsi devenu Champion du monde des producteurs de pinot noir lors du Mondial du cépage à Sierre. Un succès qu’il partage avec son père et son oncle, toujours actifs sur le domaine de 9,5 hectares.

Le talent des hommes n’explique pas tout. Le terroir joue aussi un rôle décisif, comme le soulignent en chœur les trois producteurs. Exposée plein sud, la colline de l’Ottenberg est composée de sols d’argile sablonneux avec une teneur en calcaire très semblable à ce que l’on trouve en Bourgogne. Le climat relativement frais permet une maturation lente du raisin, idéale pour le développement des arômes subtils du pinot noir, comme l’a démontré avec éclat une dégustation de vins des trois domaines. En quittant Weinfelden la bien nommée, des collègues allemands n’en revenaient pas. Au point d’oser un slogan qui fera date: «Et si la Suisse était l’autre pays du pinot noir?»