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Non le vin suisse n’est pas trop cher !

  • Jeudi 30 novembre 2017
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Jean-Charles Estoppey - Médecin et vigneron
Dans une étude de 2016 l’entreprise MoveHub affirme que c’est en Suisse que l’on dépense le plus en vin par personne et par année avec 593,31 euros. Ces données reprises par le Figaro contribuent à renforcer l’a priori selon lequel le vin suisse serait trop cher.

Or il faut combattre cette idée reçue, car elle est fausse. Non seulement il n’est pas plus cher que ses concurrents, mais, au contraire, les vignerons helvétiques ont tendance à abaisser la valeur de leur offre pour rivaliser avec une concurrence étrangère toujours plus agressive. Voici quelques constats pour aider les consommateurs à faire la part des choses.

1) Un marché saturé

Aujourd’hui plus que jamais, il est difficile de se faire une place sur le marché du vin en Suisse. En effet, celui-ci étant à maturité, il a tendance à stagner. Et parce que les importations représentent 60% de la consommation, les producteurs locaux doivent déployer des trésors d’imagination pour conquérir de nouvelles parts de marché. D’autant plus que, comme nous le rappelions récemment, la consommation en 2016 a diminué de 20% par rapport à 1992. Les consommateurs ont peur de déguster ne serait-ce qu’un verre, car ils craignent la répression routière et certains sont persuadés que boire du vin est mauvais pour la santé.

2) Un concurrent supplémentaire: «Le tourisme d’achat»

Frontalier de régions viticoles telles que Rhône-Alpes, la Bourgogne ou l’Alsace, notre pays est entouré de redoutables concurrents. Aussi, on évalue la part du tourisme d’achat entre 10 et 16% de la consommation. Nos compatriotes n’hésitent pas à prendre leur véhicule pour faire parfois de nombreux kilomètres afin de remplir leur coffre de ces bouteilles dont les normes de production sont souvent bien éloignées des nôtres. De plus, la nouvelle loi, beaucoup plus souple sur les quantités autorisées en franchise de douane non seulement les autorise, mais presque les encourage à aller acheter hors du pays ! L’argument avancé par les fonctionnaires de la Confédération pour justifier ces récentes largesses douanières, est que cela facilite le travail des contrôleurs aux frontières !

3) Les marges de la distribution

Quand on parle du prix des vins en Suisse, on parle de tous les vins. Or il faut savoir que les distributeurs, qui imposent bien souvent des prix très bas aux producteurs suisses (prix de vente – 41 à 44 % !)  ont des marges encore plus importantes sur les vins étrangers, sur lesquels ils axent bien sûr leurs promotions. A l’exception de périodes de rabais agressifs sur les vins suisses qui écoulent des volumes importants mais au détriment de leur image ainsi dévalorisée.

4) Des coûts de production incompressibles

Or les producteurs doivent faire face à des charges incompressibles et croissantes au fur et à mesure de l’inflation réglementaire. A Lavaux, par exemple, le coût de production annuel par hectare est de 45 à 47 000 Frs, en grande partie lié aux coûts de personnel, payé aux standards suisses, soit 4 x plus chers que dans des pays comme la France et l’Espagne. A cela s’ajoutent les normes environnementales qui sont beaucoup moins contraignantes dans ces pays. La taille du marché enfin entre en ligne de compte :  l’ensemble du vignoble helvétique représente un peu moins de 15000 hectares, soit moins que la région Alsace.

5) Un pouvoir d’achat supérieur à la moyenne

Enfin, dernier facteur, n’oublions pas que le pouvoir d’achat du citoyen suisse est bien supérieur à la moyenne européenne. Alors qu’un Français doit payer en moyenne cinq euros pour une bouteille de vin de qualité moyenne, un consommateur ici, devra mettre 10 francs, à qualité égale, ce qui donne un rapport de 1 à 2, bien inférieur à celui du salaire minimum par exemple (1 à 3,5).

Tous ces arguments mis bout à bout confirment notre thèse selon laquelle le prix du vin suisse est inférieur à ce qu’il devrait être. Car si la pression du marché n’était pas si forte, alors le prix de vente moyen de la bouteille devrait être autour de 16 à 18 francs pour un chasselas classique produit dans la région de Lavaux par exemple, en rapport avec son coût réel de production. Or les vignerons sont contraints de casser les prix pour rester compétitifs et, de ce fait, dégagent des marges très faibles qui les empêchent d’investir convenablement dans leurs outils de production et pour l’entretien, des murs de vigne pour rester dans l’exemple de Lavaux. Ignorer ou ne pas tenir compte de cet argumentaire induit un ressentiment injuste dans l’esprit des consommateurs locaux par rapport au prix des vins suisses.

A l’approche des fêtes, espérons que ces diverses considérations inciteront les Suisses, qui veulent compléter leur cave ou offrir des cadeaux, à privilégier les produits du terroir viti-vinicole local, qui en plus peuvent se prévaloir, pour la plupart d’entre eux, d’un bilan écologique exemplaire.