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Le lézard vert s’accroche à ses «Murailles»

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Claude Béda, image: Clément Rapaz
Le saurien trône depuis 100 ans sur l’étiquette du vin le plus vendu dans le pays. Mais survit-il dans les vignes des Murailles? Oui, un chercheur l’a vu.

Le lézard vert devra peut-être à un bout de papier sa survie dans le vignoble vaudois, où il est le plus en péril dans le pays. L’histoire veut que Frédéric Rouge (1867-1950), l’emblématique peintre de la vallée du Rhône et des Alpes vaudoises, ait croisé il y a plus d’un siècle le bel animal dans une vigne d’Aigle. L’artiste s’en rappellera, en 1918, quand l’arrière-grand-père de la famille de vignerons Badoux lui demanda de créer l’étiquette de son vin Aigle les Murailles. Ainsi naquit, il y a 100 ans, le label du vin le plus vendu en Suisse (un million de bouteilles par an). Un coup de maître: outre-Sarine, on commande «eine Eidechse» (lézard en allemand) lorsque l’on veut une bouteille de ce nectar. C’est pourquoi l’affichette n’a jamais été modifiée depuis sa création. Le reptile à la couleur émeraude y trône toujours en roi. Même pour cette cuvée centenaire.

Fâché avec la viticulture

Mais rien n’indiquait jusqu’ici que ce flamboyant saurien, le plus grand de Suisse (30-40 cm), rarissime et figurant sur la liste rouge des reptiles menacés, n’avait pas aussi claqué la porte des Murailles. Car, dans le canton de Vaud, où il demeure principalement dans le Chablais et un peu encore à Lavaux, le lézard vert est en conflit ouvert depuis de longues années avec la viticulture, les améliorations foncières détruisant ses milieux de prédilection. Directeur de Badoux Vins, Daniel Dufaux a voulu en avoir le cœur net: «Seuls des anciens employés m’ont dit qu’ils en avaient vu il y a longtemps. Moi, je n’en ai jamais aperçu. Or, comme on m’a transmis la gestion de ce patrimoine et que l’animal est devenu indissociable de notre marque de vin, je voulais m’assurer de sa présence.» Il a donc proposé à la Haute École de viticulture et d’œnologie de Changins de mener l’enquête. Et Clément Rapaz a sauté sur l’occasion dans le cadre de son mémoire de bachelor: «Plus jeune, j’hésitais entre les métiers d’herpétologue et d’œnologue. Je suis donc comblé.» Lors de son étude entamée le printemps dernier, le jeune Bellerin est parvenu, au prix de longues semaines d’observation, à débusquer, outre quelques vipères aspic et couleuvres coronelle lisse, une dizaine de lézards verts, qu’il a photographiés sur les coteaux des Murailles, en bordure des vignes: «Mais ce n’est pas suffisant pour que cette population soit considérée comme stable et qu’elle puisse se reproduire. Il faudrait au moins cinquante individus. C’est néanmoins plus que je pensais initialement. Car dans nos vignes familiales à Bex, je n’en ai pas trouvé du tout, sans doute aussi en raison de la présence de la couleuvre jaune et noire qui s’en délecte.»

Opération reproduction

À Aigle, si le lézard vert a déserté le centre du vignoble des Murailles, c’est que celui-ci a été désherbé au fil des décennies, comme la plupart des vignes vaudoises. Et qu’il n’offre plus à ce reptile à la teinte de l’herbe de couverts face aux prédateurs (rapaces, chats). Conséquence, sa population s’est morcelée et ne parvient plus à se reproduire. «Nous n’avons pas fait tout juste dans notre travail depuis les années 1980, en utilisant des désherbants et en créant des sols nus, concède Daniel Dufaux. Mais nous mettrons tout en œuvre pour que le lézard vert revienne au cœur de nos vignes et qu’il s’y reproduise.»

Mâles intolérants

Dans ce but, Clément Rapaz propose plusieurs mesures. La première consiste à créer des cheminements préférentiels pour le reptile, des passages enherbés qui lui serviront de couverts, auxquels on ajoutera les pierres dont il raffole. «Il s’agit de reconnecter les individus et les populations, mais aussi de protéger les plus jeunes souvent expulsés. Car les mâles manifestent une intolérance territoriale marquée, occupant chacun un espace allant de 200 m2 à 1200 m2.» L’étudiant de Changins préconise encore de minimiser la fauche aux endroits où le lézard vert subsiste, voire d’éclaircir la forêt voisine, afin de créer un lieu propice en sus. Tout en précisant que la population mettra un peu de temps avant de se développer. «Ce sera plus compliqué à travailler la vigne, mais c’est jouable et favorable à la biodiversité: ce petit animal joue aussi son rôle dans une vigne en mangeant d’autres animaux nuisibles», réagit Daniel Dufaux, prêt à réunir les conditions pour renforcer la présence de l’animal sur son domaine.

Un exemple susceptible d’intéresser d’autres vignerons? «Moi, j’espère bien pouvoir le faire dans les vignes familiales», répond Clément Rapaz. Dont le mémoire s’inscrira d’ailleurs dans un débat à Changins sur le rôle des infrastructures écologiques et de la biodiversité. Avec la régression du lézard vert dans le canton en toile de fond. Ailleurs en Suisse, ce reptile – à ne pas confondre avec le lézard des murailles, de couleur grise –, se rencontre encore dans les régions chaudes du Valais, du Tessin, des Grisons, où il est moins menacé, ainsi qu'à Genève.

Du côté des Murailles à Aigle, en tout cas, on rêve de voir les lézards verts mâles bleuir de nouveau. Ce sera le temps des amours.