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La demande de vin continue sa chute en Suisse

  • Vendredi 10 novembre 2017
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Philippe Rodrik
La colère et les inquiétudes s’étendent de plus en plus dans les vignes vaudoises et genevoises. Les stratégies des grands distributeurs sont souvent dénoncées.

La semaine dernière, lors de la remise du Grand Prix du vin suisse au Kursaal-Allegro de Berne, des viticulteurs romands se sont distingués comme de tout grands professionnels. Les frères Christian et Julien Dutruy ont obtenu la distinction suprême, «Cave Suisse de l’année». Une première vaudoise! La famille Ramu et son Domaine du Centaure, dans le Mandement genevois, ont été les lauréats de la catégorie gamaret garanoir avec leur nectar «Légende 2015». Ses succès certes mérités ne dissiperont cependant pas la colère et les inquiétudes s’étendant dans le vignoble lémanique. La consommation de vin par habitant s’effondre en Suisse. Comme les rémunérations dans la culture de la vigne.

Les chiffres de la Régie fédérale des alcools sont sans appel: la consommation de bière et spiritueux par habitant a chuté de plus d’un cinquième de 1990 à 2016. Pour le vin, la dégringolade s’approche du tiers: moins 30%. Les deux principaux distributeurs de boissons alcoolisées en Suisse, Coop et Denner AG, filiale de la Fédération des coopératives Migros, évoquent toutefois des chiffres d’affaires relativement stables, du fait d’une solide demande en produits haut de gamme. Tant en vins qu’en bières. Le président de la Communauté interprofessionnelle du vin vaudois (CIVV), Gilles Cornut, présente toutefois un tableau aussi clair que morose de la situation actuelle: «Pourrons-nous continuer à vivre? Dans certaines régions du pays la culture de la vigne à plein-temps ne permet plus d’assurer des revenus équitables.»

Rappelons que la branche regroupe en Suisse plus de 7400 entrepreneurs indépendants et le marché du vin porterait sur quelque 2 milliards de francs. Tout ce secteur dépend avant tout de la grande distribution helvétique, puisque l’exportation oscille entre 1% et 2% de la production. Les détaillants apparaissent d’ailleurs souvent comme des cibles privilégiées des viticulteurs et de leurs lobbies. «Supporter le marketing des grandes surfaces devient assourdissant. S’il fut un temps où disposer d’une excellente qualité et d’une quantité appropriée de vendanges nous permettait d’absorber les coups du sort, il est désormais difficile de nous profiler avec nos bouteilles», déplore Gilles Cornut.

Le match du vin entre Coop et Denner

Christian Dutruy ne voit guère les choses autrement: «Les détaillants ne nous aident pas. Il faut néanmoins reconnaître que Denner AG se bat sur un marché national. Tandis que notre société, les Frères Dutruy, développe ses activités avant tout sur un marché de niche, le canton de Vaud, s’avérant imprégné d’une longue tradition viticole.» Du coup, les tendances prévalant sur l’ensemble du marché helvétique prennent tout leur sens: près des deux tiers des vins consommés en Suisse (64,8%) sont importés, selon l’Office fédéral de l’agriculture.

Coop et Denner se livrent en plus une lutte sans merci dans la distribution de vins dans le pays. Le premier détaillant en contrôle 30% et le second un cinquième. Et Denner se félicite publiquement de ventes surpassant celles de Coop certains mois. Cette concurrence profite évidemment nettement plus aux vins importés qu’aux nectars indigènes. Sachant que les vins préférés des Suisses proviennent d’Italie (38% des importations en 2015) et que les parts de marché de Denner excéderaient celles de Coop dans les produits du vignoble transalpin.

A tout cela s’ajoute le fameux tourisme d’achat portant sur 20 à 25 millions de litres chaque année, soit, en moyenne, 15% d’importations non déclarées, selon les estimations de la CIVV. Le poids des vins importés suscite évidemment de plus en plus de courroux dans les vignobles genevois et vaudois. «La concurrence de nos confrères étrangers me paraît souvent complètement déloyale», déplore Christian Dutruy. Point de vue similaire au bout du Léman. «Nos coûts de production sont beaucoup trop élevés pour régater avec les vins étrangers», constate le patron du Domaine du Centaure, Julien Ramu. Le Vaudois Gilles Cornut préconise un cadre légal et réglementaire identique, imposé à tous les producteurs d’Europe, si ce n’est du monde, dès le moment où ils prétendent défendre leurs propres crus sur le marché helvétique.

Du vin avec ou sans alcool?

Les Genevois relèvent toutefois des défis plus accessibles, sans être moins ambitieux. Ils innovent et ils diversifient. Secrétaire de l’Interprofession de la vigne et des vins de Genève (IVVG), François Erard vise en priorité la conquête de parts de marché sur les vins importés: «A cette fin l’innovation est permanente dans notre canton et elle relève le plus souvent de la diversification des cépages. Nous en comptons plus d’une cinquantaine dans notre vignoble. A cela s’ajoute la production bio.»

Au bout du Léman, l’adaptation des volumes de production ne constitue en outre plus un tabou. «Il y aura une adaptation naturelle des volumes de production si l’on ne peut plus vendre les 10 millions de litres de vins de Genève produits en moyenne chaque année. Ce processus se fera par réduction des rendements à la vigne et générera une élévation de la qualité des vins», se félicite François Erard.

En termes d’innovation et de diversification, une autre question s’avère cependant cruciale aujourd’hui sur de nombreux marchés: avec ou sans alcool? Le plus grand distillateur du monde, Diageo plc, coté aux Bourses de New York et de Londres, vient lui-même de confirmer la pertinence et l’urgence d’un élargissement de son offre.

 

Les «camemberts» sont basés sur les données 2015-2017

 

 

«Le vin sans alcool? C’est techniquement possible»

Du vin sans alcool? Cette question paraissait résolue, ou plutôt balayée depuis belle lurette. Elle semble pourtant commencer un grand retour, stimulé par un nouveau choix stratégique de Diageo plc, groupe industriel domicilié à Londres, détenteur de marques liées à des traditions très alcoolisées. A l’instar de la vodka Smirnoff, la tequila José Cuervo, la liqueur Baileys Irish Cream ou les whiskies Johnnie Walker. «Nous reconnaissons que c’est une chance d’investir dans les boissons non alcoolisées. Nous continuons de sonder le potentiel de ce secteur», indiquait l’an dernier Helen Michels, directrice de l’innovation chez Diageo plc.

Du coup, la firme a pris l’an dernier une participation dans Seedlip, start-up britannique se profilant clairement dans le spiritueux et l’eau-de-vie sans alcool. Après 257 ans de fidélité et d’amour pour des nectars de plus 40 degrés. Tout paraît dès lors possible sur les marchés matures, à commencer par l’Europe occidentale. Même un pinot noir, un gamaret, un merlot ou un sauvignon sans alcool? «Tout est praticable. Mais pour moi il est impensable de produire du vin sans alcool», prévient Julien Ramu, patron du Domaine genevois du Centaure.

 

L'avis des Genevois et des Vaudois

Secrétaire de l’Interprofession de la vigne et des vins de Genève (IVVG), François Erard se montre toutefois moins catégorique: «Des vins avec peu ou pas d’alcool du tout? C’est techniquement possible. Certains vignerons genevois créent des vins doux à faible teneur en alcool. De telles expériences n’ont cependant pas été couronnées de succès dans le passé.»

Christian Dutruy, viticulteur de Founex, rappelle pour sa part une réalité gustative: «Des vins à 7% Vol. ou 9% Vol., au lieu de 12% Vol. ou 13,5% Vol. le plus souvent, existent déjà. L’alcool fait néanmoins partie intégrante du vin. Il agit en exhausteur d’arôme. Si l’on réduit la part d’alcool, il en coûte une perte en intensité aromatique.» Président de l’Interprofession de la vigne et du vin du Valais, Yvan Aymon jette pour sa part un regard global sur l’avenir: «Nous devons innover dans le type de vins proposés aux différents publics, notamment les jeunes. Sans pour autant perdre notre âme.»