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Des vendanges soucieuses

  • Dimanche 03 novembre 2019
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Marie-Hélène Miauton

Les vendanges s’achèvent et les viticulteurs se réjouissent presque qu’elles aient été moins abondantes que prévu. Un comble! L’analyse de notre chroniqueuse Marie-Hélène Miauton.

La viticulture est à la peine. Les stocks de l’an dernier encombrent encore les cuves, les ventes baissent, certains vignerons ne parviennent pas à écouler leur raisin au point de ne pas vendanger, au grand bonheur des étourneaux qui encombrent le ciel d’automne… Comment en est-on arrivé là?

Les causes sont multiples et convergent sans qu’aucun facteur positif vienne les contrebalancer. Ce n’est pourtant pas que la profession soit restée les bras croisés. Tous les amateurs en conviennent, la qualité s’est considérablement améliorée grâce à l’arrivée d’une nouvelle génération, remarquablement formée à l’école de Changins. Le marketing s’est développé, peut-être pas encore assez, mais il est parvenu à mieux positionner les appellations, les cépages et la Suisse en général en tant que pays viticole. Les vignerons sont sortis de leurs caves, ils ont présenté leurs vins à l’étranger et, miracle, ont remporté médailles sur médailles. Où en serions-nous s’ils n’avaient rien fait? On n’ose l’imaginer.

Mais il a fallu compter avec une baisse conséquente des ventes depuis vingt-cinq ans, due aux changements d’habitudes consécutifs aux restrictions routières: la crainte du gendarme est la première raison avancée par la population pour expliquer sa désaffection ou son abstinence. Les campagnes contre l’alcool au volant se sont répétées au point que celui-ci n’est plus responsable que d’environ 10% des décès sur les routes selon la statistique 2018. Pourtant, la consommation de vin en Suisse pointe parmi les plus hautes du monde par tête d’habitant, même si le record appartient au Vatican. Le vin de messe sans doute…

Vins étrangers en majesté

Une autre cause du marasme actuel vient du fait que les acheteurs favorisent beaucoup les vins étrangers, en particulier les Alémaniques pour plus des deux tiers de leur consommation contre moins de la moitié pour les Romands. Ce déséquilibre s’explique, entre autres, par un environnement moins viticole outre-Sarine, mais il suffirait que nos compatriotes modifient un tant soit peu leurs préférences pour redresser la situation. Mais pour l’instant, la disproportion entre achats de vins étrangers et de vins suisses empêche d’écouler les produits autochtones dans un marché qui se rétracte. Et songer à d’autres marchés est difficile car la faible production du pays ne lui permet guère de se faire une véritable place parmi les pays exportateurs qui, d’ailleurs, connaissent les mêmes difficultés.

En septembre, les quatre principaux cantons viticoles romands se sont adressés à Guy Parmelin, conseiller fédéral chargé du Département de l’économie, pour lui demander de soutenir financièrement une vaste campagne promotionnelle. C’est une bonne idée de rappeler aux Helvètes d’acheter local, pour autant de mettre l’accent sur le marché alémanique, d’une part, et sur les jeunes, d’autre part, qui se sentent plus valorisés en consommant un rioja plutôt qu’une dôle. Il s’agirait aussi d’inciter les restaurateurs à étoffer leur carte en bouteilles locales. Pourquoi ce qui marche si bien à l’étranger ne serait pas valable chez nous, alors que cela correspond aux envies de découverte de la clientèle. Mais, évidemment, nos restaurants étant le plus souvent des pizzerias, des asiatiques ou des kebabs, ils proposent respectivement des vins italiens ou des vins médiocres par manque de culture, ou du Coca!

Si la situation devait empirer, il faudra, en dernier recours et à notre corps défendant, envisager de réduire les surfaces viticoles en se privant de parchets peu favorables ou plantés en cépages peu emblématiques de la région, ou en renonçant à des pinots noirs de moins en moins adaptés aux conditions climatiques actuelles dans certains cantons. Mais on n’en est pas là, car je crois fermement que la Suisse peut et doit rester viticole: cela fait partie de son paysage, de sa culture et, parfois, selon les bouteilles, de son génie.