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Des femmes et des vignes

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Nicolas de Neve
Le monde vitivinicole attire peu la gent féminine dès lors qu’on parle de travaux dans les vignes. Visite à Changins.

Lorsque l’on évoque le monde du vin, de suite viennent en tête des images de dégustation, d’œnologie, de travail d’assemblages, d’ambiance intimiste en cave et de silence monacal. Pourtant, avant toutes ces merveilles, la vigne se travaille, se soigne et se bichonne par tous les temps. Des travaux souvent physiques, d’autant plus dans des régions à l’instar du Valais où les terrains pentus rendent parfois impossible toute mécanisation. Est-ce l’une des raisons pour lesquelles les femmes se font discrètes dans la profession?

Pour le savoir, direction Changins, référence régionale et nationale dans le domaine. «Il faut bien distinguer deux filières, détaille Conrad Briguet, directeur des lieux. Tout d’abord la filière HES-SO Œnologie qui a toujours beaucoup attiré les femmes et qui, depuis 2010, accueille un effectif féminin quasiment égal au masculin. Les compétences des femmes en termes d’analyses sensorielles sont très importantes et cela leur a permis de se distinguer des messieurs. D’autant que certaines occupent avec brio le devant de la scène viticole depuis une dizaine d’années. À l’instar par exemple de Madeleine Gay, sacrée deux fois meilleure vigneronne de Suisse. Ensuite nous avons l’École supérieure de technicien/ne vitivinicole. Cette filière est un peu plus physique puisque les élèves sont formés tant pour devenir chef de culture, que maître caviste et bien sûr viticulteur-encaveur. Les chiffres d’inscription ne sont plus les mêmes.» En effet, dans les années 1960-1970, on comptait moins de dix femmes pour près de 250 diplômés. Contrairement à la HES qui a même eu une année plus de femmes inscrites que d’hommes, le pourcentage de femmes à l’École supérieure a toujours navigué autour des 15%.

 

Des préjugés à la vie dure

Mais alors comment expliquer que la gent féminine ne s’intéresse pas plus à ces travaux au grand air? La question est posée à trois élèves, Caroline, 30 ans, Marylin, 24 ans et Julie, 26 ans. Le constat est pratiquement toujours le même: les compétences physiques, la forte proportion d’hommes dans le milieu pouvant freiner les femmes soucieuses d’un possible machisme ambiant, un métier longtemps réservé quasi exclusivement aux hommes. «On était encore il y a quelques décennies «femme de vigneron», autrement dit occupant un rôle de second plan.»
Aujourd’hui les choses changent. Un peu. Car outre leur installation dans des caves de renom en qualité d’œnologue ou de maître caviste, les femmes n’investissent de loin pas en masse les métiers liés directement aux travaux sur l’exploitation. «Sincèrement c’est dommage car les femmes ont véritablement une carte à jouer aussi à ce niveau, souligne Marylin. D’ailleurs lorsqu’il y a des femmes dans les vignes et à la cave les choses ne s’organisent plus de la même manière. La problématique physique nous oblige à nous entraider et ainsi pouvoir suivre le  rythme des hommes. Alors plutôt que chacun fasse son travail dans son coin, un esprit solidaire s’installe.» Autrement dit les femmes peuvent tourner à l’avantage de tous ce qui au départ pourrait sembler s’inscrire comme une faiblesse? «Clairement, l’entraide entre tous est le point clef.»

 

En quelques chiffres

Pourcentage des femmes inscrites à l’École supérieure detechnicien/ne vitivinicole à Changins.

 

 

Pourquoi ce choix de la vitiviniculture?

 
Caroline Jouniaux, 30 ans, Gland – 2e année à l’École supérieure de technicienne vitivinicole

«J’ai un parcours atypique puisque ce choix est venu comme second métier. Je travaillais en pharmacie mais je n’étais pas passionnée, contrairement au domaine viticole. Nous n’avons pas de domaine familial et personne dans ma famille n’est dans ce milieu. Peu importe, j’aime ça. Ça fait cinq ans que je forge mon expérience au Domaine Beau-Soleil à Mont-sur-Rolle. En revanche, il ne faut pas se leurrer: pour certains travaux dans la vigne lorsque ce n’est pas mécanisable c’est physiquement difficile pour une femme.»

 
Marylin Pellet, 24 ans, Neuchâtel – 1re année à l’École supérieure de technicienne vitivinicole

«Je ne suis pas issue d’une famille de vignerons puisque mes parents sont ambulancier et maîtresse d’école. Cela n’a strictement rien à voir. En revanche, lorsqu’il a fallu que je choisisse un métier, je savais que je voulais travailler au grand air et que la biologie et la chimie me plaisaient. Après plusieurs stages, la viticulture et l’œnologie sont devenus une évidence. Actuellement, je suis chez Roger Sandoz à La Coudre. L’idée – après mes études – est de partir à l’étranger pour me faire la main, apprendre d’autres techniques et m’enrichir d’expériences viticoles d’ailleurs.»

 
Julie Defayes, 26 ans, Leytron – 1re année à l’École supérieure de technicienne vitivinicole

«Dans ma famille, tout le monde est dans le vin. J’avoue que je suis tombée dedans toute petite. En revanche, je ne reprendrai pas l’exploitation familiale, ce sera mon frère. Personnellement je compte bien partir voir ce qui se passe ailleurs, en Nouvelle-Zélande ou encore en Argentine. Avant de commencer la formation ici à Changins, je suis partie de moi-même quatre mois en stage en Argovie. Pour perfectionner la langue et voir ce qui se passe ailleurs, j’aime ça. Et puis quant au sujet des femmes en viticulture, j’ai toujours vu ma mère travailler dans les vignes donc le fait que le métier se féminise me paraît aller de soi.»