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L'entretien des vignes à l'épreuve de la crise

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Texte: Cécile Collet, image: Patricia von Ah | Swiss Wine Promotion

Certaines parcelles viticoles peinent à trouver des exploitants. Ils renoncent à louer par peur de ne pas pouvoir écouler le fruit de leur vendange.

La vision d’une parcelle viticole en plein Dézaley recouverte de ronces avait ému les vignerons de Lavaux et nos lecteurs en 2010. Une telle scène pourrait-elle devenir récurrente dans le vignoble vaudois? En période de crise vitivinicole, c'est ce que craignent certains acteurs du milieu. En cause, en particulier, les parcelles dont les propriétaires ne sont pas les exploitants. Certains vignerons renoncent à leur louer ces vignes, car les frais de loyer et d’exploitation ne sont plus couverts par le rendement du raisin, qu’ils n'arrivent plus à vendre.

«Avant, c'était difficile de louer des vignes, il fallait être connu. Cette année, on m'a proposé 2,5 hectares: j’aurais pu doubler la surface de mon domaine! Il y a deux ans, j'aurais sauté dessus.» Aujourd'hui, malgré le fait que «les prix se discutent», Sébastien Badoux, jeune vigneron de Lavaux, a renoncé à louer. Dans sa cave, des cuves sont encore pleines du millésime 2018, et il ne peut prendre le risque d’ajouter à cela des stocks pour lesquels il n’y a pas de débouché.

Un pari sur l’avenir

D’autres exemples fleurissent dans le canton, où certains jeunes producteurs dénoncent de vieux contrats de location au moment de reprendre le domaine familial. À l’instar de Valérie Marendaz, à Mathod, qui disait dans nos colonnes ne pas avoir repris les 3 ha que son père louait en plus des 6 ha en propriété. «Cette année, j’ai trouvé où vendre mon raisin, mais l’année prochaine?»

Le cas de François Montet, président de la Fédération vaudoise des vignerons et exploitant à Blonay, vient nuancer le tableau. Ce dernier a repris le bail d'une parcelle de 2800 m2 qu'il travaillait en tâche pour un autre vigneron de Lavaux, qui vient d’y renoncer. Il a aussi racheté une parcelle. «Il y en a qui y croient encore, c’est un pari sur l’avenir!» sourit-il. Mais il admet: «Si la situation perdure, cela va coincer, il faudra prendre des décisions.»

Du côté des loueurs, Philippe Schenk, président du Groupement des propriétaires d’Aigle, Vevey et Lavaux, admet que «la situation est difficile, oui». Il n’a pas eu d’échos de ruptures massives de contrats de location, mais s’interroge: «Est-ce que ce sera un effet de levier? Y aura-t-il une inertie? C'est possible… Évidemment qu’il y a une inquiétude générale sur les marchés.» Pierre-Gabriel Bieri, secrétaire dudit groupement qui réunit une soixantaine de propriétaires, soit une portion congrue, indique, lui, que «nombre d’entre eux se plaignent de ne pas arriver à tourner à cause des charges fixes du tâcheron. Ils sont tentés de changer de système et de louer. Peut-être bien que certains seraient surpris de ne pas trouver preneurs.»

Du vignolage à la location

Car le système viticole vaudois propose deux modèles à ceux qui n’exploitent pas eux-mêmes leurs vignes: le vignolage (une spécificité vaudoise!) et la location. Dans le premier cas, plus répandu dans l’est du vignoble, où l’on trouve davantage de domaines en mains de collectivités publiques, le propriétaire engage un vigneron-tâcheron pour exploiter ses vignes mais garde la main sur la récolte. Il a un droit de regard sur l’encépagement et la méthode de culture, mais il assume une partie importante du risque économique.

«Le second est plus avantageux pour le propriétaire, qui n'est en revanche plus censé mettre les pieds sur son domaine, explique Pierre-Gabriel Bieri. Le loyer peut être payé avec de l'argent, mais aussi parfois en bouteilles (ndlr: ou même en pourcentage de la récolte). Le risque économique direct est assumé par l'exploitant mais ce modèle n’est pas forcément rémunérateur.»

Autre différence majeure: le tâcheron n’est engagé que pour un ou deux ans reconductibles, alors qu’un bail à ferme initial dure douze ans, puis est reconduit de six en six. «Cela ne se dénonce pas d’un claquement de doigts», indique Philippe Schenk.

Vigne gratis contre bons soins

Mais qu’importe le système, plus personne ne semble prêt à prendre de risque, dans un contexte vitivinicole morose. Et pourtant, «il faudra bien trouver une solution pour faire les vignes, souligne Daniel Lambelet, président du Groupement vaudois des vignerons-tâcherons, chefs vignerons et locataires de vignes. À la fin, cela va forcément coûter aux propriétaires. En Valais, certains d’entre eux te disent déjà: je te donne les vignes pour autant qu’elles soient entretenues!»

Au bout du lac, la situation semble particulièrement préoccupante. Fin octobre, sur la RTS, on apprenait que la coopérative Provins avait dénoncé des contrats de location par dizaines d’hectares. Et que, depuis quelques années, les «vignerons du samedi», ces propriétaires de petites parcelles familiales, disparaissaient, augurant de l’abandon de ces petites vignes.

Si les coteaux valaisans, morcelés, semblent plus exposés, la proposition de laisser sa vigne gratis contre bons soins commence à être entendue dans le vignoble vaudois. Les cas de renégociation à la baisse en cours de bail sont aussi en augmentation. Philippe Schenk n’est pas surpris: «Que cela coûte au propriétaire? Cela s’est déjà vu par le passé. Le secteur vitivinicole a toujours été en dents de scie. Si on a un gel l’année prochaine, est-ce que cela se régulera de nouveau? Le marché peut basculer d’un côté comme de l'autre.»